En juin 2023, le FMI réaffirme sa confiance dans la trajectoire budgétaire du Sénégal en approuvant un programme de 1,51 milliard de dollars (846,08 milliards F CFA) au titre de la FEC/MEC (Facilité élargi de crédit/Mécanisme élargi de crédit) et 324 millions de dollars (environ 200 milliards F CFA) via la facilité RSF (Facilité pour la résilience et durabilité), validant ainsi les engagements des autorités en matière de discipline fiscale et de consolidation budgétaire.

À ce moment-là, rien ne laissait encore présager la secousse qui, quelques mois plus tard, allait traverser les finances publiques du pays. Les chiffres transmis par les autorités sénégalaises situent alors la dette publique autour de 74,4 % du PIB. Les marchés continuent de financer l’État sénégalais, les partenaires internationaux maintiennent leurs programmes et, dans les rapports techniques comme dans les notes adressées aux investisseurs, le pays conserve l’image d’une économie dont l’endettement demeure considéré comme soutenable malgré une pression budgétaire de plus en plus visible.

Puis les chiffres ont changé de visage. Tels des oiseaux de mauvais augure, ils ont esquissé les contours d’un tout autre cheminement. En février 2025, la Cour des comptes publie un audit portant sur la gestion des finances publiques entre 2019 et mars 2024. Au fil des pages apparaît une autre cartographie de la dette sénégalaise, plus lourde, plus opaque, traversée d’engagements insuffisamment retracés et d’opérations financières dont la comptabilisation soulève des interrogations.

L’institution évoque un encours atteignant 99,67 % du PIB à fin 2023, très au-dessus des niveaux jusque-là présentés dans les documents budgétaires officiels. Quelques semaines plus tard, le FMI reconnaît lui-même l’existence de «graves lacunes» dans les mécanismes de contrôle budgétaire et dans la transmission des données publiques sénégalaises. Les premières réévaluations portent alors la dette du gouvernement central à plus de 105 % du PIB. Selon S&P Global Ratings, la dette du pays atteindrait désormais près de 118 % du PIB.

Et derrière ce chiffre, un autre périmètre apparaît encore, plus vaste, plus difficile à consolider. En y intégrant des engagements insuffisamment pris en compte jusque-là, notamment certaines dettes d’entreprises publiques, des arriérés et d’autres passifs identifiés lors des travaux d’audit, les réévaluations successives ont progressivement conduit à des estimations nettement supérieures aux niveaux initialement présentés. Après les travaux de la Cour des comptes, les audits complémentaires et les échanges engagés avec le FMI, plusieurs estimations situent désormais l’endettement autour de 132 % du PIB fin 2024.

Très vite, la dette devient l’épicentre du débat public sénégalais. Derrière l’écart entre ces chiffres se joue autre chose qu’une querelle comptable. Depuis des années, les ratios de dette circulaient entre revues du FMI, documents budgétaires nationaux, analyses d’agences de notation et présentations adressées aux investisseurs internationaux avec l’apparence rassurante des vérités stabilisées. Puis soudain, un audit fait surgir une autre silhouette des finances publiques, comme si une partie de l’histoire budgétaire était restée dans l’ombre des tableaux officiels.

Le trouble né à Dakar ne suffit toutefois pas à faire du Sénégal le miroir de toute l’Union. Des controverses liées à des engagements publics insuffisamment consolidés ou à des passifs non pleinement intégrés dans les statistiques budgétaires ont déjà été observées ailleurs sur le continent africain, notamment au Mozambique après la révélation en 2016 de prêts garantis par l’État mais non déclarés officiellement, ou encore au Ghana autour de certaines vulnérabilités liées aux entreprises publiques et aux passifs contingents. En revanche, à ce stade, aucun autre pays de l’UEMOA n’a connu de réévaluation de dette d’une ampleur comparable.

Mais depuis l’audit de la Cour des comptes au Sénégal, une autre nervosité traverse les administrations financières, les institutions régionales et les marchés de la sous-région. Derrière les écarts révélés au pays de la téranga, c’est la question du périmètre réel de la dette publique qui s’est progressivement imposée au centre des discussions techniques, des analyses d’investisseurs et du débat public ouest-africain. Du Bénin, régulièrement cité pour sa discipline budgétaire, jusqu’à la Côte d’Ivoire, devenue en quelques années l’un des émetteurs souverains les plus actifs d’Afrique francophone sur les marchés internationaux, les trajectoires diffèrent, à l’instar des structures administratives.

Pourtant, partout, les mêmes interrogations affleurent désormais derrière les tableaux macroéconomiques et les revues budgétaires. Qui produit réellement les chiffres de la dette publique ? Que recouvrent exactement ces ratios devenus centraux dans l’évaluation des États ? Et comment des écarts aussi importants ont-ils pu émerger dans un pays suivi aussi étroitement par les institutions financières internationales ? Enquête sur la fabrique de la dette publique en Afrique de l’Ouest.​​​​​​​​​​​​​​​​

Feuzita