Autrefois, l’expression « tirer le diable par la queue » suffisait à décrire les difficultés du quotidien. Aujourd’hui, au Sénégal, beaucoup de familles ont le sentiment de ne plus rien pouvoir attraper du tout. À l’approche de la Tabaski, nombreux sont ceux qui peinent déjà à assurer les dépenses essentielles, loin même de l’idée d’acheter un mouton. Entre la flambée des loyers, les pénuries d’eau répétitives et les lenteurs administratives qui paralysent certains paiements publics, la vie devient chaque jour plus éprouvante.
Pendant ce temps, la sphère politique semble évoluer dans une réalité parallèle. En observant les médias et les réseaux sociaux, on pourrait croire que la présidentielle de 2029 se joue dès maintenant. Meetings géants, tournées politiques, congrès et batailles d’influence occupent l’espace public au point d’étouffer les véritables urgences sociales. Ministres, députés et responsables politiques multiplient les déclarations et les affrontements médiatiques, souvent davantage préoccupés par leur visibilité que par les résultats attendus par la population.
Au centre de cette agitation, une rupture apparaît de plus en plus clairement. L’époque de l’unité symbolisée par le slogan « Sonko mooy Diomaye, Diomaye mooy Sonko » semble désormais appartenir au passé. Les ambitions personnelles prennent progressivement le dessus, à mesure que se profile l’horizon de la prochaine présidentielle. Le tandem qui incarnait hier une même dynamique donne aujourd’hui l’impression d’entrer dans une logique de méfiance et de positionnement stratégique.
Le débat national s’enlise alors dans des calculs politiciens sans fin : qui sera le véritable candidat du Pastef ? Qui soutient Sonko ? Qui se rapproche de Diomaye ? Les états-majors se surveillent, les camps se dessinent, et l’attention collective se détourne des préoccupations les plus urgentes.
Car pendant que les élites s’affrontent, le pays s’essouffle. La fatigue sociale devient visible. La désillusion progresse silencieusement dans les quartiers, les marchés et les foyers. Beaucoup de Sénégalais ont aujourd’hui le sentiment d’être abandonnés à eux-mêmes, coincés entre des promesses politiques et une réalité économique de plus en plus dure.
Même certains symboles du quotidien semblent refléter ce malaise général. Au Parc de Hann, les animaux dépérissent dans une indifférence presque totale, comme un miroir troublant d’un pays où la souffrance s’installe lentement dans le silence. Un silence qui paraît moins dérangeant pour les autorités que le vacarme incessant des rivalités politiques.
Dès lors, une interrogation demeure : les dirigeants prennent-ils réellement la mesure du découragement qui gagne la population ? Perçoivent-ils cette lassitude profonde qui traverse le pays ? Comprennent-ils qu’au-delà des stratégies et des calculs de pouvoir, des millions de citoyens cherchent simplement à vivre dignement ?
FATOUMATA SALL
