Dans la région aurifère de Kédougou (sud-est du Sénégal), le site de Karakhéna échappe au contrôle des autorités. Mineurs clandestins venus de toute la sous-région, agents de sécurité agressés, effondrements meurtriers… Les acteurs locaux tirent la sonnette d’alarme et réclament des mesures urgentes .
Kédougou, 29 avr (APS) – Le site aurifère de Karakhéna, situé dans le département de Saraya, est devenu le théâtre d’une fièvre de l’or incontrôlée. Alors que l’exploitation minière artisanale y est formellement interdite, des centaines de mineurs artisanaux – pour beaucoup venus de pays voisins – y creusent jour et nuit, au mépris des règles de sécurité et des limites réglementaires.
Idrissa Ba, responsable des « tomboulmas » (agents de sécurité du village aurifère), ne mâche pas ses mots : « Les mineurs artisanaux ont largement dépassé la profondeur maximale autorisée de 15 mètres. Ils pénètrent illégalement dans la zone minière de la société Afrigold via des galeries latérales creusées clandestinement. C’est pourquoi ils sont régulièrement victimes d’éboulements mortels. »
Selon lui, la situation à Karakhéna est bien plus critique qu’ailleurs. Si un couloir officiel existe pour l’orpaillage traditionnel dans d’autres zones, ici, aucune règle ne tient face à l’afflux massif de chercheurs d’or improvisés.
Insécurité chronique et autorités débordées
Les agents de sécurité sont en première ligne. Idrissa Ba raconte qu’ils ont été attaqués à plusieurs reprises par des groupes d’orpailleurs, parfois venus par dizaines. « Ils s’introduisent dans des périmètres interdits et s’en prennent à nous. Nous ne pouvons qu’informer la gendarmerie. »
Le chef du village, Bourama Keita, confirme : « Ils se cachent la nuit, et parfois même le jour, pour voler du minerai dans la concession d’Afrigold, puis disparaissent dans la brousse. »
Malgré l’instauration de cartes consulaires pour identifier les ressortissants étrangers, l’application reste lettre morte. « Nous avons pourtant défini des règles claires avec les tombolas : travail uniquement de 8 h à 16 h, sauf lundis et vendredis. Mais ils refusent totalement de les respecter », déplore Bourama Keita.
Un phénomène amplifié par la fermeture d’autres sites
Idrissa Ba rappelle qu’en 2024, l’État sénégalais avait suspendu toute activité artisanale illégale dans un rayon de 500 mètres autour du fleuve Falémé. « C’était une bonne décision, mais le problème s’est simplement déplacé : tous ces orpailleurs clandestins sont venus grossir les rangs à Karakhéna. » La mine d’Afrigold, autrefois simple site d’exploration, est désormais décrite par les acteurs locaux comme un « risque sécuritaire majeur ».
Machettes, plaintes sans suite et appel à l’État
Martin Jonas Ndécky, superviseur de la sécurité chez Afrigold, en porte les stigmates : « J’ai moi-même reçu des coups de machette dans le dos récemment. Nous avons des photos et des vidéos. Nous avons déposé plusieurs plaintes contre X à la gendarmerie, sollicité l’appui des eaux et forêts… Sans succès. »
Face à l’urgence, les responsables locaux formulent des demandes précises. Ils appellent à renforcer la sécurité à Karakhéna, à créer des couloirs d’orpaillage légaux pour canaliser la pression, et à construire une brigade territoriale de gendarmerie ainsi qu’un poste de contrôle permanent. « Il faut réorganiser le site pour mettre fin aux éboulements et aux agressions, que ce soit contre les tomboulmas ou contre la population », insiste Idrissa Ba.
Entre enjeux économiques, pression migratoire et sécurité, Karakhéna cristallise tous les défis de l’orpaillage artisanal au Sénégal. En attendant des réponses concrètes, le site reste une poudrière – où chaque galerie creusée de travers peut devenir un tombeau.
